Critiques 2011

Le Rossignol et autres fables

Le rossignol et autres fables: la salle comble retombe en enfance

Richard Boisvert, Le Soleil
3 août 2011

(Québec) Le spectacle n'a absolument rien de technologique, mais il porte à ne pas s'y tromper la marque de Robert Lepage.

Le public a longuement et bruyamment ovationné la production présentée en première québécoise, hier au Grand Théâtre, dans le cadre du premier Festival Opéra de Québec. On se serait cru à un spectacle rock.

Un pêcheur auquel le ténor Edgaras Montvidas prête sa séduisante voix amorce le récit. Assise dans sa barque au milieu du bassin qui occupe tout l'avant-scène, la marionnette raconte que l'esprit du ciel a jeté un filet et capturé un poisson. L'esprit l'a transformé en oiseau et lui a donné des ailes et une voix. Cette voix a ensorcelé les puissants. Les puissants ont pleuré de joie et leurs larmes sont devenues des étoiles dans le ciel. Voilà pourquoi le Rossignol aime ceux qui se laissent émouvoir par sa voix.

Porté en beauté par la légèreté et la fluidité de la voix de la soprano Julia Novikova, le mythe du Rossignol se déploie d'une scène à l'autre dans l'univers fluide, imaginé par Robert Lepage.

Mme Novikova, qui faisait ses débuts dans le rôle-titre, mardi, a envoûté son public.

L'enchantement se prolonge avec l'entrée en scène de la Cuisinière (brillante Elena Semenova) et de l'Empereur (impressionnant et humain Ilya Bannik) qui se laissera, pour son grand malheur, séduire par un rossignol mécanique.

L'entrée du choeur sous la pleine lumière, chacun des choristes portant à la main une marionnette parée d'un costume riche et coloré, provoque des oh! et des ah! d'admiration dans la salle. La prestation du groupe préparé par le chef Réal Toupin est à la hauteur des attentes, solide, vivante, sans faille. Appuyée par les merveilleuses chinoiseries musicales de l'orchestre, la scène se transforme en un univers féerique étonnant.

Avec les ombres chinoises qui sont très présentes en première partie, Lepage récupère une forme d'expression rudimentaire ancestrale qu'il façonne avec une délicatesse et un humour qui rejoignent instantanément le coeur du public. C'est si réussi qu'on jurerait que Stravinsky a écrit sa musique sur les ombres chinoises créées par Lepage et non l'inverse.

Plus tard, les quatre chanteurs russes chantent Renard, cette oeuvre de haute voltige, aussi naturellement qu'on fait son pain ou qu'on cuisine sa soupe. Ils vous la racontent tout bonnement, comme si eux et vous viviez dans le même village. Cette histoire débridée conclut avec force la première partie.

L'Orchestre symphonique de Québec dirigé par le chef Johannes Debus a rendu justice à la riche orchestration dont Stravinsky a habillé son conte.

Le rossignol et autres fables. Mise en scène de Robert Lepage. Musique d'Igor Stravinsky (Ragtime, Trois pièces pour clarinette seule, Pribaoutki, Deux poèmes de Constantin Balmont, Berceuse du chant, Quatre chants paysans russes, Renard, Le rossignol). Direction musicale : Johannes Debus. Orchestre symphonique de Québec. Choeur de l'Opéra de Québec. Réal Toupin, chef de choeur. Version originale russe avec surtitres français. Présenté mardi soir à la salle Louis-Fréchette dans le cadre du Festival Opéra de Québec. En reprise mercredi, vendredi et samedi à 20h.

 

Le rossignol, l'événement lyrique de l'année

Richard Boisvert, Le Soleil
3 août 2011

(Québec) Le Festival Opéra de Québec a eu la main heureuse en inscrivant à sa programmation l'une des grandes réussites artistiques de Robert Lepage, toutes disciplines confondues, et ce, dès sa première année d'existence. Quand on sait les modestes moyens dont dispose l'organisation, la chose tient presque du miracle. Grégoire Legendre n'aurait pu viser plus haut.

L'originalité du collage imaginé par Robert Lepage à partir de l'oeuvre d'Igor Stravinski a été saluée en juin par le Syndicat de la critique en France, qui lui a décerné le prix Claude-Rostand du meilleur spectacle lyrique présenté en province en 2010-2011. En outre, le spectacle a triomphé partout depuis sa création au Four Seasons Center de Toronto en 2009.

La production, qui a été vue à Lyon, à Aix-en-Provence puis à New York, constitue pour l'Opéra de Québec le plus grand défi technique et artistique auquel la compagnie a été confrontée dans son histoire.

Les interprètes russes qui participent au spectacle à Québec sont les mêmes qui l'ont défendu à Aix à l'été 2010, à une exception près - la jeune soprano colorature Julia Novikova faisait ses débuts dans le rôle-titre hier soir. De toute évidence, l'Opéra de Québec réunit sur scène une distribution d'une qualité inégalée.

Les marionnettes auxquelles Le rossignol doit une bonne part de son charme poétique sont l'oeuvre de Michael Curry, un concepteur de renommée mondiale dont le nom est associé aux cérémonies d'ouverture des Jeux olympiques de Salt Lake City et de Vancouver, à de nombreux spectacles du Cirque du Soleil, dont Kà - sur lequel Curry a travaillé avec Robert Lepage - et The Beatles LOVE, à des comédies musicales comme The Lion King et Shrek, au Super Bowl XXXIV disputé à Atlanta en 2000, ainsi qu'à plusieurs productions lyriques, dont la récente Flûte enchantée du Metropolitan Opera.

En 2012, Le rossignol doit s'envoler vers l'étranger. Il est attendu à Amsterdam en janvier et son retour à Lyon est prévu en avril. Il se posera ensuite à Athènes en juin.

Le directeur du Met, Peter Gelb, y était

Le Festival Opéra de Québec s'était bien gardé de crier sur les toits que Peter Gelb, le grand patron du Metropolitan Opera de New York, assisterait à la première du Rossignol et autres fables. Sa présence à la salle Louis-Fréchette, mardi soir, en disait toutefois long sur l'intérêt que le nouveau joueur suscite déjà à l'étranger.

Croisé à l'entrée du Grand Théâtre quelques minutes avant le début de la représentation, M. Gelb a confirmé que sa compagnie travaille à un certain nombre de nouveaux projets en collaboration avec Robert Lepage.

«Je suis un grand admirateur de Robert, a reconnu le directeur du Met. Nous avons constamment de nouvelles productions en chantier.»

M. Gelb n'a toutefois pas voulu dire si sa présence à Québec avait un lien avec la possibilité qu'un de ces projets puisse bientôt se réaliser en coproduction avec le Festival Opéra de Québec.

«Je ne peux rien dire à ce sujet», s'est-il contenté de répondre. Dans son sourire, on pouvait presque lire «pour l'instant».

 

Denise Martel, le Journal de Québec
3 août 2011

Ravissement

Après avoir été acclamé partout où il a été présenté, de Toronto à New York, en passant par Aix-en-Provence, où il a été sacré meilleure production de la scène lyrique par la critique, Le Rossignol et autres fables de Robert Lepage a triomphé, mardi soir, à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre devant un public médusé par tant de beauté et d'originalité.

Présenté en deuxième partie, Le Rossignol a provoqué le ravissement. Il en a mis plein la vue et le cœur avec tous ces personnages colorés, brillamment manipulés, puisque la majorité d'entre eux sont représentés par des marionnettes et interprétés par une distribution de haut calibre, qui n'a pas craint de se mouiller pour ce faire.

Faut-il rappeler que pour cet opéra absolument unique, tout ou presque est inversé. Les interprètes, vêtus d'un habit de plongée camouflé par leur costume, baignent dans la fosse d'orchestre remplie de 70 000 litres d'eau, tandis que les musiciens de l'Orchestre symphonique de Québec, sous la direction de Johannes Debus, sont complètement à l'arrière de la scène avec, entre les deux, les chanteurs du Choeur de l'Opéra de Québec qui ont chacun leur marionnette. L'effet est aussi impressionnant que beau à voir.

AUTRES FABLES
Quant aux autres fables que le public a la chance d'apprécier en première partie, là aussi c'est le ravissement. La simplicité des dessins d'enfants combinée à l'imaginaire débordant de Robert Lepage, additionnées d'un soupçon d'humour font de ces fables un réel plaisir.

Après une pièce musicale servie par l'orchestre en formation réduite, voilà qu'on nous annonce des Chansons paysannes et que des formes commencent à apparaître sur le grand écran de tissus blanc, tendu derrière les musiciens et chanteurs. C'est un retour en enfance pour la majorité des gens dans la salle.

Tous se souviennent avec amusement avoir un jour ou l'autre créé des ombres d'animaux pour émerveiller les plus jeunes et c'est exactement ce qui se passe avec ces fables. Mais le plus extraordinaire, non seulement on voit très bien les mains s'agiter, se coller ou se superposer pour provoquer des images, ceux à qui elles appartiennent sont juste là sur un genre d'estrade monté sur le côté.

Le public s'amuse autant à voir les petits animaux qui se dessinent sous leurs yeux que de les voir travailler en direct. A tel point qu'on en oublie presque les chanteuses et choristes qui pourtant ont de fort belles voix. Berceuses du chat avec la soprano Svetlana Shilova est particulièrement adorable. Les quatre chants paysans russes interprétés cette fois par quatre chanteurs aux voix et à la gestuelle voluptueuse font mouche à tout coup.

La finale avec Renard alors que ce sont cette fois cinq acrobates qui se déplacent derrière l'écran pour créer les formes et les mouvements est tout simplement fantastique. Robert Lepage avait tout à fait raison quand il nous confiait en entrevue que Le Rossignol et autres fables est un spectacle pour la famille. C'est une merveilleuse occasion d'initier les enfant ou même de s'initier à l'opéra!

 

Christophe Huss, Le Devoir
4 août 2011

Concerts classiques - La magie la plus pure

Grégoire Legendre, le directeur de l'Opéra de Québec, le maire Labeaume et la ministre Christine St-Pierre ont, main dans la main, réussi leur pari: implanter à Québec un festival d'opéra ambitieux, de haute qualité mais pas élitiste. Amener à Québec Le Rossignol et autres fables était tout à fait emblématique. D'une part, c'est l'un des plus beaux spectacles lyriques créés sur la planète ces dernières années. D'autre part, les concepteurs en sont l'équipe d'Ex Machina, autour de Robert Lepage.

Il est impossible de commenter Le Rossignol et autres fables sans recourir aux mots «magie» et «féerie». Parmi les autres fables, on trouve Renard ou les haïkus musicaux de Pribaoutki, toute une constellation de rejetons d'une partition fondatrice de Stravinski: Les Noces. De ce point de vue, la vocalité des quatre solistes de Renard était très adéquate, avec une mention particulière au ténor Edgaras Montvidas et au baryton Nabil Suliman dans ses habiles jeux de fausset.

Les pièces brèves sont illustrées par des jeux d'ombres chinoises, Renard par des acrobaties derrière un paravent. Partout, dans Le Rossignol et autres fables, il y a ceux qui chantent et ceux qui agissent. L'idée, géniale, du Rossignol proprement dit est la transposition d'échelle. Les chanteurs manipulent des marionnettes. Lepage évite ainsi toute grandiloquence dans la narration visuelle de cette histoire qui se déroule à la cour de l'empereur de Chine.

Le pari osé, source inépuisable d'invention, c'est la transformation de la fosse d'orchestre en piscine où se déroule la majorité de l'action. C'est beau, raffiné, poétique et juste. D'autre part, la balance des voix avec l'orchestre au fond de la scène est parfaite.

À la tête de l'Orchestre symphonique de Québec, le chef Johannes Debus, sobre et pondéré, se montre très affûté rythmiquement. Les choeurs de l'Opéra de Québec endossent des habits et les accents russes avec un engagement total. Au sein de la distribution, on remarque, outre les deux voix masculines précitées, la soprano Elena Semenova et, surtout, le Rossignol de Julia Novikova, qui n'a rien à envier à Natalie Dessay dans sa légendaire incarnation.

Beaucoup plus que la perfection de l'ensemble, c'est l'inventivité forcenée toujours au service de l'éloquence et du soutien narratif qui sidère dans ce spectacle béni.